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Crise agricole : pourquoi les mobilisations ont repris

Jeudi 8 janvier 2026, dès tôt dans la matinée, une dizaine de tracteurs étaient stationnés devant l'Arc de triomphe à Paris.

Ces dernières semaines, les abattages de troupeaux pour lutter contre la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) ont ravivé la colère des agriculteurs. Partout en France, des exploitants syndiqués ou non manifestent. Pour analyser ce phénomène, trois experts apportent leur éclairage à La France Agricole.

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Blocages d’exploitations pour empêcher l’abattage de troupeaux dans les foyers de dermatose nodulaire contagieuse (DNC), barrages sur les autoroutes, manifestation devant des bâtiments de l’État... la colère des agriculteurs gronde partout en France. Après la « trêve de Noël », au début de ce mois de janvier 2026, les mobilisations sont reparties de plus belle.

La mobilisation ne faiblit pas

Mercredi 7 janvier 2026, à l’appel des Jeunes Agriculteurs (JA), près d’une centaine de tracteurs se sont donné rendez-vous sur la place de la République à Strasbourg (Bas-Rhin), non loin du Conseil de l’Europe. Au même moment, en Haute-Garonne, à l’initiative de plusieurs organisations syndicales, des agriculteurs ont réussi à bloquer l’accès à Toulouse. Ce jeudi 8 janvier 2026, la mobilisation est montée d’un cran. Des manifestants de la Coordination rurale sont entrés dans Paris avec des convois de tracteurs.

« Ce n’est pas uniquement pour des raisons sanitaires que les agriculteurs sont dans la rue »

« La force des mouvements agricoles c’est qu’ils sont largement soutenus par l’opinion publique, relève François Purseigle, professeur des universités à l’AgroToulouse. En faisant du bruit, comme en janvier 2024, les agriculteurs français ont la volonté d’être reconnus socialement. »

Sur les réseaux sociaux, les internautes semblent soutenir les mobilisations des agriculteurs. « Mangez français », « c’est la goutte d’eau ce Mercosur », « ça devient compliqué de travailler convenablement en France avec toutes les restrictions », en réaction à des publications d’influenceurs abordant la colère agricole les commentaires abondent.

Dans l’ensemble, la colère agricole est « protéiforme, insiste François Purseigle. Ce n’est pas uniquement pour des raisons sanitaires que les agriculteurs sont dans la rue. La situation est particulièrement compliquée. La dermatose n’est qu’un prétexte pour aborder d’autres sujets comme le Mercosur ou le MACF. On se trouve dans un entrelacs de revendications. »

Plus largement, d’après le chercheur, les agriculteurs revendiquent une « plus juste rémunération », dénoncent un « abandon des pouvoirs publics » et expriment un « ras-le-bol du cadre réglementaire ».

Se mobiliser, « un prétexte pour sociabiliser »

Plusieurs raisons expliquent le mécontentement agricole, selon François Purseigle. La plus intéressante est d’ordre identitaire. Pour le sociologue, les agriculteurs ressentent la « nécessité d’exister au sein de la société ». « La plupart des agriculteurs sont confrontés à d’autres individus qui ne travaillent pas la terre, décrit-il. C’est un domaine d’activité parmi d’autres. Cependant, il y a un sentiment de cloisonnement. Les exploitants agricoles ont l’impression d’être beaucoup moins soutenus par le secteur agroalimentaire, les institutions et les consommateurs. »

Les raisons de la colère agricole différeraient aussi en fonction des zones géographiques. Par exemple, dans le Sud-Ouest, endroit dans lequel les mobilisations ont été fortement soutenues ces dernières semaines en raison de nombreux cas de DNC détectés, de nombreuses exploitations se trouvent être « vieillissantes » et des trésoreries sont « exsangues ».

« Une crise sanitaire n’a pas le même impact en fonction des territoires plus ou moins fragilisés, explique le sociologue. Plus largement, détruire des troupeaux entiers et pas des lots continuerait à alimenter une sorte de crise morale agricole. »

Quels que soient les gouvernements, d’après François Purseigle, il est « très difficile » de répondre à des questions structurelles si spécifiques comme dans le cas du Sud-Ouest. Selon lui, pour les agriculteurs, se mobiliser constitue « un prétexte pour sociabiliser ». « En général les agriculteurs sont assez isolés les uns des autres, c’est important pour eux de se retrouver afin d’échanger sur leurs conditions », ajoute-t-il.

« Les agriculteurs veulent vivre de leur métier à court, moyen et long terme »

« Laissez-nous travailler et gagner notre vie », voici le genre de slogan souvent affiché lors des mobilisations agricoles. À travers ces mots apparaissent avant tout des inquiétudes d’ordre économique. Baisse des prix du blé, concurrence accrue avec les pays extérieurs à l’Union européenne, financièrement, les craintes sont nombreuses.

« Le message est clair : les agriculteurs veulent vivre de leur métier à court, moyen et long terme », explique Alexandre Hobeika, chercheur en science politique au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad).

Entre janvier 2024 et 2026, la France a connu cinq gouvernements différents. Selon le chercheur du Cirad, cette instabilité politique aurait joué sur le moral des agriculteurs. « Le fait que les mesures négociées mettent parfois du temps à être mises en œuvre contribue au besoin d’expression du milieu agricole », analyse-t-il.

En ce mois de janvier, les experts interrogés s’accordent à dire que la colère actuelle des agriculteurs puise ses racines dans un climat social qui était déjà tendu dans la profession avant la crise de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC).

Contrairement à 2024, ce qui étonne c’est l’union syndicale entre la Confédération paysanne et la Coordination rurale. Depuis le début de décembre 2025, dans le Sud-Ouest, les deux syndicats ont été le fer de lance de la contestation contre la gestion de la crise de la DNC par le gouvernement.

« Le futur explosif de l’agriculture s’annonce évident »

Par exemple, à Bordes-sur-Arize (Ariège), près de 500 manifestants ont tenté d’empêcher l’abattage de 200 bovins sur une exploitation. « La capacité de mobilisation des groupes agricoles est énorme. Il y a très peu de comparaisons semblables dans les autres groupes sociaux », commente Gilles Laferté, directeur de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae).

Selon lui, « une partie des agriculteurs est à bout ». « La crise de la DNC est un drame personnel qui permet aux syndicats de se mobiliser afin d’avoir une grande portée médiatique », considère-t-il. Pour l’heure, à la question les syndicats vont-ils continuer à faire pression sur les pouvoirs publics ? « L’absence de réponse du Premier ministre à nos revendications va amplifier la colère », asure la Confédération paysanne.

Ainsi, malgré l’opération de désescalade des tensions engagée par le gouvernement, selon Gilles Laferté, « le futur explosif de l’agriculture s’annonce évident ». Même si des accords sont trouvés pour satisfaire les syndicats, « à un moment ou un autre, ça pourra de nouveau casser. »

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